De la précipitation à l'immobilisme... Comme d'habitude
Après trente ans de réforme à la hussarde, la "rupture" sarkoziste fait vraiment conventionnelle...
Ca y est, ça recommence.
Des mouvements sociaux massifs : le personnel technique de l’Opéra de Paris, de la Comédie Française, la RATP, la SNCF, les étudiants, les lycéens, les chercheurs, la fonction publique : éducation, impôts, douanes, défense, fonction publique hospitalière, la Banque de France, la Poste, France Télécom, Météo-France, la fédération des employés du commerce, Yoplait, le personnel naviguant d’Air France, les psychiatres, les médecins urgentistes, les internes et étudiants en médecine, les infirmiers, les marins pêcheurs, les avocats, les magistrats, les greffiers, et les élus victimes de la disparition des tribunaux, les journalistes, EDF-GDF, LCL (Crédit Lyonnais), les buralistes, les officiers de police... Tous connaissent où ont connu des grèves ces dernières semaines, souvent pour des raisons différentes mais presque toujours encouragées par un exécutif qui réforme à la batte de baseball.
Et tout le monde de tomber dans la caricature, et dans la haine de l’autre, responsable de tous les maux. Le privé contre le public, les usagers contre les grévistes, les grévistes contre les non grévistes, les grands média contre les grèves, internet contre les grands média, Sarkozy contre Besancenot – la droite « Marie-Chantal » contre les trotskistes – certains syndicats contre d’autres, la base contre les syndicats, la police contre les manifestants, les officiers de police contre le gouvernement... L’intérêt commun n’existe plus ; n’apparaît plus qu’une longue liste de clans, groupes, catégories et d’intérêts particuliers.
Il y a quatre jours, témoignage d’un employé de la RATP sur RMC : « je suis pour la réforme des retraites, donc contre les grèves, mais j’ai décidé de me mettre en grève contre les usagers en colère qui agressent le personnel qui va travailler ! » On nous bassine à longueur d’antenne avec les « pressions » exercées sur les non grévistes. Mais voici une nouvelle catégorie : les employés qui préfèrent se mettre en grève que subir la violence anti-grève. D’une société où le conflit est faite valeur première.
Voila ce que génère cette politique de la division systématique : la fracture du pays, la haine entre les individus et les tensions dans la société.
C’est d'ailleurs exactement ce que revendique la droite qui s’en réjoui ouvertement. Voici enfin venu le temps du grand conflit, de la guerre totale, le final fight d’où les syndicats vont ressortir à genoux lors d’une victoire historique à la Margaret Thatcher ! Enfin ça va saigner, il n’y aura pas de pitié, s’enorgueillissent les idéologues qui écrivent la fleur au fusil. Mais où est passé le slogan de campagne « Ensemble, tout est possible » ?
Déjà plus aucun débat démocratique n’existe. Il n’est plus que brouhaha, hurlement et cliquetis d’armes. Le parlement, où les lois sont votées presque sans débat, sous le coup de mesures d’urgence, par des députés qui représentent moins leurs électeurs que dans presque aucun pays libre du monde, le parlement ne sert à rien. Alors le contre pouvoir ne s’exprime plus que dans la rue, dans un rapport de force purement animal.
Comme d’habitude.
Et la rupture dans tout ça ? Quelle rupture ? La seule nuance avec l’ancien président est dans la communication : M. Sarkozy oppose son hyperactivité médiatique à la réserve de M. Chirac. Pour le reste la façon de réformer est la même. En cela il est le digne héritier de son ancien mentor. D’abord on bonde le torse et on rentre dans le tas, ensuite on discute et on lâche quelques milliards pour les catégories qui se plaignent trop bruyamment.
Ceux qui croient en « Sarkozy l’inflexible » en seront pour leurs frais comme d’autre l’ont déjà été avec Chirac. Sarkozy reculera, comme il a déjà reculé avec les infirmières, les marins pêcheurs et comme – on le sait moins – il a déjà reculé devant les cheminots puisqu’ils conserveront un régime spécial.
Ainsi s’enfonce la France de reculade en reculade, de CPE en réforme des retraites, de réformes creuses de l’éducation en fausses décentralisations. Depuis une trentaine d’année de tentatives de passage en force aucune réforme de fond n’a abouti, à notre détriment à tous. Et cela continuera tant qu’on s’obstinera à refuser toute discussion, à considérer que c’est un « trop de démocratie » qui nous empêche d’avancer. La démocratie régresse depuis trente ans, au point qu’aujourd’hui l’UMP seule totalise 70% du temps de parole à la télévision. Quand bien même demain M. Sarkozy occuperait 100% du temps de parole et dissoudrait le parlement qui ne sert déjà plus à grand chose, cela ne lui permettrait toujours pas de faire ce qu’il veut. Même les dictatures ne peuvent imposer au peuple ce qu’il refuse radicalement. C’est pour cela qu’elles sont souvent figées dans un donnant-donnant, dans un « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » permettant au dictateur de se maintenir. L’avantage de la démocratie est justement que la réforme est possible ! Le débat équilibré, entre toutes les sensibilités majeures du pays permet, grâce à la concertation, de donner une équité et une légitimité à la réforme, la vraie.
Qui, dans la situation économique où nous sommes s’opposerait une vraie réforme de fond qui demanderait à tous les français, sans exception, de participer à l’effort commun pour redresser le pays ?
Le premier acte politique de M. Sarkozy fut de distribuer 15 milliards de cadeaux fiscaux par an pour les riches parmi les riches. Qui pouvait douter de mouvements sociaux nombreux lorsque ensuite on propose de détricoter l’assurance maladie et s’en prendre aux retraites pour des économies de quelques centaines de millions d’euros ? Pour des réformettes !
Qui prend le paris que, malgré ces Haka virils du gouvernement, ces insultes qui pleuvent, ces bras de fers terribles, on se rendra compte une fois le soufflet retombé que la réforme est toujours à faire ?
Qui prend les paris que dans moins de trois ans on annoncera une nouvelle « réforme des retraites » ?